UNE OREILLE DE CHIEN - sur le blog de Myriam Gallot - (décembre 2007)

Nelly Maurel est obsédée par les mots. Tout son travail est construit sur une accumulation de références et de signifiants qui prend la forme de dessins où se mêlent sans souci de style précis remarques et réflexions sur le langage. Des aplats de couleurs deviennent des concepts simples, dans sa série Pictogramme ; des jeux de lignes et de formes illustrent des idées complexes dans Mnémotechnie. Ces constructions de langage prennent aussi la forme de phrases, pieds de nez et autres aphorismes abscons, où l’abscons n’est pas forcément celui que l’on croit. Loin des discours théoriques ennuyeux, mais avec une acuité et une pertinence de propos tout à fait originales, Nelly Maurel construit une oeuvre remarquablement intelligente mais bourrée de dérision.
 
Les éditions du Chemin de fer publient des ouvrages à deux voix, issus d’une rencontre inédite entre un auteur et un artiste. Leur objectif : laisser le champ libre à toutes les expressions contemporaines de la représentation et investir l'espace laissé vacant entre les mots et l'imaginaire pour renouveler la tradition du livre illustré.
 
Un livre petit, mignon, mais coriace.
C’est à première vue un joli petit livre de poche à rabat, un sympathique livre illustré qu’on peut feuilleter au lit sans se fatiguer les bras, glisser dans son sac le temps d’un voyage… ce n’est sans doute pas un hasard s’il est publié par les éditions du chemin de fer.
Mais les apparences sont trompeuses. Nathalie Quintane nous emmène pour une visite guidée de V., ville de province archétypale, avec ses lotissements et son philosophe célèbre du nom duquel on a baptisé rue, place, lycée. V. n’échappe pas à la mode des épithètes indispensables à une bonne communication : « ville fleurie », « ville sportive », et surtout – c’est beaucoup moins flatteur - « ville moyenne » dans tous les sens du terme.
Tout y est un peu étriqué, un peu étroit, à l’image de la situation géographique de la ville, coincée entre les montagnes. On identifie tour à tour telle ou telle ville connue sans pouvoir jamais savoir de manière certaine de laquelle il s’agit, car V. est à la fois une ville et toutes les villes. On pense bien sûr à Balzac et à ses descriptions de la « vie de province », mais aussi à Maurice Pialat racontant la « folie des petitesses » de la vie en pavillon individuel dans son premier film, L’amour existe.

A V. il n’y a finalement rien à voir, et pourtant à aucun moment on ne s’ennuie pendant cette promenade anti-touristique, grâce à la verve dont fait montre un narrateur particulièrement pince sans rire, dont la personnalité, bien qu’on ne sache rien de lui, perce à chaque détour de rue. Doucement moqueur, persifleur l’air de ne pas y toucher, il possède l’art de l’effleurement, aime s’arrêter à l’observation d’un détail en apparence insignifiant comme le crépi des murs ou le nombre de coiffeurs, parce que « le détail est révélateur d’un tout ».
La visite se révèle parsemée de peaux de bananes, petits dérapages méticuleusement contrôlés par le narrateur, qui prend un malin plaisir à nous égarer dans un lieu connu, nous faire perdre la raison dans cette « ville mathématique » de plus en plus énigmatique dans sa banalité.
Une oreille de chien, c’est un peu le chat et la souris, le narrateur joue avec nous, et même se joue de nous, de nos jugements sur son texte, il anticipe nos réactions, nous caresse dans le sens du poil pour mieux nous coller au pied du mur (crépi).
Quant aux images de Nelly Maurel, elles ne se contentent pas d’illustrer, mais dessinent presque une ville parallèle, ni vraiment réaliste ni complètement délirante, en parfaite adéquation avec le texte mi figue mi raisin de Nathalie Quintane.

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