JE REGARDE UNE PHOTOGRAPHIE - 2011

Je regarde une photographie.
Avec les images numériques, autrement dit les images liquides, le nombre d'affichages sur écran ne dégrade pas la qualité de l'image. Mais peut-être du regard. La lumière est indispensable à la vue humaine, aussi bien pour des yeux exercés que pour des débutants. Les yeux brillent plus ou moins. Les images liquides ne coulent pas. Les images solides restent flexibles. Mais la lumière dégrade les images solides. Les ordinateurs ne voient pas la lumière. Ils en fabriquent. Les images solides et les livres sont sensibles à la lumière. On ne peut pas effacer une image liquide. Ni la mettre en bouteille. On ne peut pas monter sur une image solide, elle ne tiendrait pas. Quand on n'en veut plus, une image liquide doit être supprimée depuis l'ordinateur situé à l'intérieur de l'appartement. Une image solide doit sortir de l'appartement. Le plus souvent par la porte. Si on laisse la lumière se poser sur les images solides, elle entre. Les images solides ont tendance à disparaître. Ancre et écran n'ordonnent pas les lettres de la même façon. Entre les personnes, un nombre répété de coups d'œil jetés par un individu modifie l'état de conscience du sujet passif qui prenait juste le soleil. 

Je cristallise. Comme les cristaux liquides des années 80 avaient pris l'habitude de former des chiffres pour nous donner l'heure. De nos jours les coups d'œil répétés sur le radio-réveil font encore passer le temps. 

Je regarde une photographie. J'exerce un peu de ma vue à son sujet, je jette des regards furtifs sur des photographies solides qui auront tendance à s'effacer. Je choisis le plus souvent de les voir à l'écran plutôt qu'imprimées, à cause du risque que je prends. Une image liquide est moins insistante qu'une image solide. Le clavier a des touches pour la faire passer. Il n'y a pas de touche pour les images solides. Le toucher est le produit de la surface des corps. Souvent les corps restent en retrait. La profondeur d'une image reste en surface. La profondeur du toucher dépend de sa durée. Passer sa main avec attention sur une photographie ne fait ressentir aucun détail supplémentaire. Les images durent toujours plus longtemps que le tact. Une observation persistante pourrait cependant modifier la position des doigts. La photographie est le frisson d'un moment passé hérissé en surface dans le présent. La photographie est la projection d'un instant de vie en forme de diamant, écrasée sur une de ses facettes. La jouissance est un rêve que fait le corps sur lui-même en évitant de justesse le cauchemar.